L'insomnie des abeilles

 
L'insomnie des abeilles

Auteur : Françoise BOIXIERE
Illustration couverture : Sylvain BOIXIERE
289 pages
15 euros + 3 euros de frais de port


Cette année, l’hiver est clément dans la campagne du Vieux-Bourg, un petit village des Côtes d’Armor, à une trentaine de kilomètres de Saint-Brieuc. Il va jusqu’à réveiller les abeilles, surprises par la douceur de l’air.
En janvier, un jour de grand vent, un vieux paysan à la retraite, Roger, trouve par hasard le cadavre d’une jeune fille dans les broussailles d’un tumulus, au lieu-dit La Justice, un endroit pétri de légendes.
Poussé par la curiosité et investi d’une mission qu’il ne s’explique pas, il va mener une enquête buissonnière, parallèle à celle des gendarmes. Elle le conduira sur les traces de Louise et Bertrand, un couple de sa génération, qu’il côtoie depuis toujours sans vraiment le connaître. Sa découverte de secrets familiaux bien gardés ne le laissera pas intact.

Avec ce quatrième livre, Françoise Boixière, originaire du Vieux-Bourg, dans la région de Quintin, change de registre et nous entraîne sur la piste de l’assassin d’une jeune Anglaise, à la suite d’un vieux paysan attachant et entêté. Si l’intrigue puise dans la facture du roman policier, l’auteur n’abandonne pas pour autant ses thèmes de prédilection : la poésie des saisons envolées et les retombées inévitables d’histoires passées depuis bien longtemps sur les événements du présent. Les personnages évoluent dans un milieu rural qu’elle connaît bien, à la frontière parfois fragile entre réalité matérielle et perception légendaire du monde. Derrière le crime sordide, le surnaturel, si à son aise dans la sauvagerie des paysages de lande bretonne, n’est jamais bien loin, le mythe de Tristan et Iseult se dessine en filigrane et le non-dit tient trop souvent lieu de ligne de conduite.
Un ouvrage au suspens garanti…

Son regard glisse alors vers le tumulus enfoui sous une fourrure de broussailles, dans le champ voisin, sorte de grosse butte épaisse, hérissée d’une chevelure hirsute de fougères rousses, de ronces et d’ajoncs anarchiques, et posée comme une verrue sur les sillons labourés. Le vent, toujours aussi taquin, décoiffe si bien cette tête de géant décapité, qu’elle semble sortie tout droit de sous un sèche-cheveux mal réglé. Cette représentation cocasse amuse Roger, qui en oublie ses angoisses et se moque en riant :
- Dis donc, tu lui arranges sa mise en plis, mon ami. Allons voir çà de plus près.
Ses bottes enfoncent dans la terre meuble, alourdie par les pluies récentes. Les chicots des épis de maïs, récoltés l’automne dernier, finissent de pourrir au ras du sol, parmi les touffes de mouron et de chiendent. Contre le monticule, les rafales, en s’emmêlant dans les mèches d’épines, paraissent perdre de leur force.
Depuis qu’il sait qu’on enterrait autrefois les gens importants sous les tumulus, Roger, une fois de plus, se laisse envahir par une obscure anxiété et regrette déjà de s’être aventuré jusqu’à cette espèce de sépulture millénaire. Penser que des os vieux comme le monde reposent peut-être sous ce tas de broussailles ébouriffé lui donne la chair de poule. Au cimetière, les tombes, même celles d’aïeux qu’il n’a pas connus, rajoutées au fil des décès comme autant de pions humains sur le damier de la vie et de son complément, la mort, demeurent familières, presque bienveillantes, tandis que ces défunts hors d’âge, sans visage et sans nom, prennent une dimension légendaire et, par là même, impossible à envisager sereinement. Avec ses menhirs bas sur patte, doigts révélateurs pointés vers les nuages, où vient s’enrouler la brume, sa croix mérovingienne qu’on ne déplace pas sans ses traces de genoux et de pieds, son hêtre multi centenaire à demi mort et son tumulus négligé, le site de la Justice est bien le domaine privilégié des esprits, un des centres émotionnels de la terre, plongée avec le ciel dans un dialogue sans fin orchestré par le vent, aux échos incompréhensibles et pourtant assourdissants.
Fatigué par les impressions qui se bousculent dans sa tête, Roger se propose de faire un tour rapide de la butte, histoire de ne pas s’être déplacé pour rien, puis de regagner vite fait sa maison, où l’attendent un bon goûter et l’amitié parfois envahissante du fourneau. La bourrasque, brisée dans son élan, épargne la face sud du tertre, que les ajoncs en fleurs émaillent de gouttes jaune vif. A sa grande surprise, le vieillard voit soudain une petite abeille ivre de grand air ou de fatigue, se poser en vrombissant sur le duvet d’un pétale. En y regardant de plus près, il constate qu’un deuxième insecte frémit déjà des ailes sur une fleur voisine.
- Cà alors, des abeilles au mois de janvier ! Il fait tellement doux qu’elles se croient au printemps. Voilà que les abeilles souffrent d’insomnie maintenant ! Cà ne promet rien de bon.
Le nez au ras des plantes, il est attiré par un détail qu’il n’avait pas perçu de prime abord : une sorte de tissu vert accroché aux épines.
- Qu’est-ce que c’est que çà ?
Du bout de son bâton, il essaie de tirer à lui le morceau d’étoffe qui résiste à sa traction. Intrigué, faisant fuir les abeilles, il écarte à mains nues les buissons, indifférent aux piqûres sur le cal de ses paumes.
- Nom de dieu ! jure-t-il en tombant à la renverse.
Ce qu’il vient de voir fait bondir son cœur fragile dans sa poitrine. Sous l’étoffe, se dessine un bras, d’une blancheur de marbre, strié d’égratignures et, au bout du bras, le corps inerte d’une femme cachée dans les taillis, le visage masqué par ses longs cheveux noirs, rabattus sur lui.


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