Un matin lumineux
dans un ciel de chair se lève sur la
mer. Le saumon, dans sa séculaire sagesse,
sait qu’approche le moment du grand départ.
Ce n’est pas le premier. A peine remis
de récentes aventures, il s’apprête
à remonter vers la source qui l’a
vu naître. Que de souffrances, que d’espoirs
déçus, que de rencontres stériles
l’attendent encore au long du voyage à
contre courant des rivières ! Pourquoi
ne pas rester en paix, bercé par la vague
nourricière, la langueur océane,
la caresse du soleil atlantique sur ses écailles
? Pourquoi ne pas attendre que la vie passe,
sans à coups, apportant avec elle la
quiétude mais aussi l’ennui ? Le
saumon n’a pas d’autre choix que
de s’en aller car sa survie en dépend.
Le chemin, toujours le même, est toujours
différent. Il ne lui reste qu’à
suivre la blessure des paysages.
L’exil
Le sommeil avait gagné
leur âme
Coulée sur la soie des chemins,
Le long des fleuves où les matins
Versaient des ors dans les eaux pâles.
Mais l’hiver, le gel figeait l’amour
Brisé par le pas des chevaux
Lancés vers eux au grand galop
Niant l’aveu qui menait au jour.
…
Les peuples émigraient
vers le néant
Emportant chansons et sagesse
Endurcies au feu des détresses,
Adoucies par un même élan.
…
Alors l’hiver, à
l’affût des rêves,
Recommence à geler l’attente,
A démanteler l’impatience,
A mordre le cœur et la chair.
Et il faut à nouveau
s’en aller,
Encombré du poids de ses doutes,
Pour affronter d’autres déroutes,
Jusqu’aux rives du pays caché.
Le voyage du
saumon, récit initiatique, raconte le
périple difficile mais obligatoire que
ce poisson, symbole de la sagesse chez les anciens
Celtes, partage avec les hommes.
Le chemin du Nord (Norvège), carnet de
voyage où le poète, sur les traces
à l’envers des anciens conquérants,
puise son inspiration, entraîne le lecteur
à travers l’histoire, les coutumes,
les paysages, l’art de vivre, voire la
cruauté de la plus mythique des contrées,
évoquant une réalité à
la fois proche et étrangère, parce
que ouverte sur une réflexion dont nous
avons perdu l’habitude.
«
Dans cette immensité à la nudité
lunaire, qui laisse entrevoir la rigueur des
hivers nordiques, s’étirent un
autre temps, un autre espace. Sous la pression
du nuage, l’ombre et la lumière
se disputent les débris de ces terres
arides, dévastées au début
du monde par une titanesque bataille des dieux.
Le soleil, enfin triomphant, veloute la pelure
usée d’une fine pellicule d’or.
Au fond de l’eau, reposent des dépôts
millénaires couleur béryl, trésors
arrachés au travail de sape des glaciers.
C’est bien un territoire à la démesure
des dieux. On comprend mieux les excès
de la mythologie norroise qui ne pouvait engendrer
que des épopées grandioses et
sanglantes, reflets des premières luttes
pour survivre et dominer une nature aussi cruelle
que magnifique. On voudrait, pour ne plus jamais
les oublier, intégrer dans ses fibres,
chaque goutte d’eau, chaque éclat
de pierre, chaque brin de mousse, chaque nuance
de vert changeant…»

Dessin
de Sylvain BOIXIERE
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